François Bressolles (Sacha Guitry) est dans son cabinet. Il souffre des yeux, sa vue s'affaiblit. La veille, dans un cabaret il a adressé un mot à une chanteuse, Gilda (Mona Goya). La fille lui rend visite.
Gilda : J'ai tort de venir ?
François Bressolles : Du tout. Puisque vous êtes venue, venez...
Gilda : Je ne vous dérange pas ?
François Bressolles : Pas le moins du monde.
Gilda : Oui, mais enfin, vous ne m'attendiez tout de même pas.
François Bressolles : En vérité, je m'attendais à recevoir un coup de téléphone de vous.
Gilda : Eh bien figurez-vous, Monsieur, que cela avait d'abord été mon intention... Oui, car j'avais hâte de vous dire merci pour cette carte, qui m'a fait un plaisir ! Que vous ne soupçonnez pas !
François Bressolles : Tant mieux.
Gilda : Et puisqu'on se dit tout, je vous avouerai franchement que si ma lingère n'habitait pas à cinquante mètres de chez vous, je ne me serais pas permis de venir sonner à votre porte, seulement... ça faisait coïncidence, vous comprenez ?
François Bressolles : Oui, vous avez fait d'une pierre deux coups.
Gilda : Exactement.
François Bressolles : Voilà, comme vous alliez chez votre lingère...
Gilda : Non.
François Bressolles : Non ?
Gilda : Non, c'est plutôt parce que je venais chez vous que je vais en profiter pour aller voir ma lingère en sortant d'ici. C'est amusant, n'est-ce pas, de dire la vérité ? Surtout quand elle n'a rien de blessant. Oui, je préférais vous le dire dans les yeux : c'est adorable, Monsieur, ce que vous m'avez écrit sur cette carte !
François Bressolles : Mon Dieu, c'est bien peu de chose.
Gilda : Peu de chose ! Ah ! Eh bien si vous saviez !
François Bressolles : Si je savais quoi ? Vous m'intriguez.
Gilda : Quelques minutes avant mon tour de chant, hier au soir, savez-vous ce que le patron de la boîte me dit, pour me taquiner ? Il me dit : si tu étais une vraie artiste, tu plairais aux artistes. Ah ! J'encaisse ! Je vais chanter la rage au cœur ! Cinq minutes plus tard je sors de scène et qu'est-ce qu'on me passe ? Votre carte ! Alors je lui fais signe de venir et je lui fous le nez dedans... enfin, vous comprenez ce que je veux dire ?
François Bressolles : Oui, très bien, oui.
Gilda : Eh bien, Monsieur, ça l'a tellement épaté qu'il m'a réengagée pour un mois, illico !
Alors, ne me dites pas que c'est peu de chose, votre carte.
François Bressolles : Je suis ravi d'avoir une telle influence. Et vous savez que ce que je vous ai écrit, je le pense...
Gilda : Oui...
François Bressolles : Vous êtes très bien. Mais moi, je ne suis pas très bien. Je voudrais me trouver plus près de vous...
Gilda : Oui...
François Bressolles : Permettez.
Gilda : Alors, vous êtes vraiment sculpteur ?
François Bressolles : Eh oui, vraiment.
Gilda : Eh bien, c'était si drôle, je me suis demandé si ce n'était pas un prétexte.
François Bressolles : Un prétexte ?
Gilda : Oui, pour que je vienne chez vous...
François met sa main en visière sur ses yeux.
François Bressolles : Oh... Et vous êtes venue ?
Gilda : Vous me le reprochez ?
François Bressolles : Non, mais je m'en étonne.
Gilda : Vous pourriez vous en flatter, car je savais comment vous étiez.
François Bressolles : Oh, vous êtes courageuse.
Gilda : Un homme ne me fait pas peur.
François Bressolles : Comment l'entendez-vous ?
Gilda : D'une façon comme de l'autre : qu'il me plaise ou qu'il me déplaise. S'il me déplaît, je sais me défendre, et s'il me plaît... je sais me donner.
François Bressolles : Alors, avec moi, vous sauriez vous défendre ?
Gilda : Oh, vous allez à la pêche !
François Bressolles : Combien me donnez-vous ?
Gilda : Pour faire l'amour ?
François Bressolles (Ils rient ensemble) : Non, comme âge.
Gilda : Vous avez l'air d'avoir quarante ans... depuis une dizaine d'années.
François met sa main sur ses yeux
Gilda : Je vous ai fait de la peine ?
François Bressolles : Non, mais vous aviez raison : c'était un prétexte.
Gilda : La carte ?
François Bressolles : Oui... mais... pas celui que vous croyez.
Il prend à tâtons derrière lui la photo de Catherine, il la montre brièvement à la jeune femme.
Gilda : Ah, c'était pour agacer quelqu'un ?
François Bressolles : Ah, mieux que ça !
Gilda : Oh non ! Oh non, non, non, non, non ! Je n'aime pas ces histoires-là, moi ! Je n'aime pas que l'on se serve de moi pour faire quelque chose de mal !
François Bressolles : Et qui vous dit que je fais quelque chose de mal ?
Gilda : Parce que vous avez un drôle de regard en ce moment.
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lundi 27 avril 2009
vendredi 27 février 2009
Donne moi tes yeux
Au début de ce film je montrais l'intérieur du Palais de Tokyo à la veille d'un vernissage et l'une des trois salles était consacrée à la rétrospective supposée des chefs-d’œuvre de la peinture française réalisée entre 1870 et 1871.
J'avais fait agrandir les photographies d'une vingtaine de tableaux célèbres : le Balcon de Manet, la Vague de Courbet, la Loge de Renoir, une Marine de Monet et, mises à leurs dimensions réelles, l'effet était saisissant.
Quant au texte, il était propre à renforcer encore l'espérance des nôtres et il était de nature à prouver aux Allemands que rien ne peut abattre le Génie de la France.
Voici ce texte.
Je m'adressais à l'un de mes amis et je lui disais : Admire ces splendeurs !... Voilà ce que faisaient des hommes de génie à l'heure où la France venait de perdre la guerre. Et devant ces merveilles, n'a-t-on pas l'impression que ce que l'on perdait d'un côté, on le regagnait de l'autre? Car on a bien le droit de considérer que des œuvres pareilles, cela tient lieu de victoires. Passons maintenant dans la salle voisine. Vois donc : Matisse, Bonnard, Dunoyer de Segonzac, Othon Friez, Maillol, Utrillo, Vlaminck, Despiau, Touchagues, Brianchon la France continue !
Je signale deux incidents qui se produisirent au cours du « tournage » du film.Un jour, ayant rencontré, rue François Ier mon ami Marcel Simon qui portait l'étoile jaune je le priai de m'accompagner jusqu'au Studio.
Nous nous assîmes tous les deux dans le décor et bientôt je donnai l'ordre de commencer à tourner.
Je m'aperçus alors qu'un grand trouble agitait les personnes présentes : ouvriers et techniciens se consultaient à voix basse et l'ordre que j'avais donné ne s'exécutait pas.
Le directeur de la production, informé de la présence d'une « étoile jaune » parmi nous, me fit part des dangers auxquels j'exposais tout le monde tout ce monde, d'ailleurs, qui se refusait à « embrayer », comme il disait, dans de pareilles conditions.
Marcel Simon s'en rendit compte.
Il se leva.
Je prétextai des courses à faire et, remettant à plus tard ce jour-là « l'embrayage », nous allâmes tous deux déambuler dehors.
Je regretterai toujours de n'avoir pas eu la possibilité de courir jusqu'au bout ce risque révoltant.
A quelques jours de là, ceci se produisit.Je jouais, dans mon film, le rôle d'un sculpteur et je devais dire à mon modèle : Je vais d'abord vous faire en terre glaise. Or, on tournait et j'ai préféré dire : Je vais d'abord vous faire en glaise. L'ayant dit, j'insistai : Ça vous plairait, hein, d'être en glaise ? Et, voyant s'arrondir les yeux du producteur, j'ai ajouté : Pourvu que la censure ne me coupe pas ça !Un véritable cri d'épouvante interrompit la scène.
Coupez ! Coupez ! Pris de panique il supplia : Oh ! Ne dites pas ça, Monsieur Guitry, c'est effrayant !A moins qu'il n'ait détruit ce court passage « terrifiant » il doit exister encore, puisqu'il fut enregistré.
Sacha Guitry, Quatre ans d'occupations, Éditions de l'Élan, 1947.
Sacha Guitry, Quatre ans d'occupations, Éditions de l'Élan, 1947.
lundi 8 décembre 2008
Donne-moi tes yeux (1943)
Sortie : le 24 novembre 1943 au cinéma Le Biarritz. - Paris.
Durée : 90 minutes.
Synopsis : Lors d'un vernissage au Palais de Tokyo, le sculpteur François Bressoles fait la connaissance d'une jeune fille, Catherine. Séduit par sa beauté, il la persuade de lui servir de modèle. Il en tombe amoureux et lui demande de l'épouser. Elle est sur le point de dire oui, quand brusquement il change d'attitude à son égard, devient hargneux et insolent. Il s'intéresse à un autre modèle, vulgaire chanteuse de cabaret. Après une scène pénible, c'est la rupture. Mais Catherine comprend bientôt la raison de ce revirement : son amant est en train de perdre la vue, et ne veut pas lui imposer la promiscuité de la vie conjugale auprès d'un aveugle. L'amour sera le plus fort : elle vivra à ses côtés et lui.
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